Jean-Christophe Vaillant

Tranchant comme un miroir

Jean-Christophe Vaillant

À la rigueur constructiviste, les tableaux-sculptures de Jean-Christophe Vaillant empruntent leurs formes au monde des outils de l’artisan, ceux dont les lames tranchantes (scies, couteaux, hachoirs, ciseaux…) se rangent soigneusement sur les établis ou autres installations. Inventoriées puis sélectionnées et classées, ces lames sont réinventées dans leur matière même, par l’emploi du miroir, qui neutralise par sa fragilité la fonction de l’outil au profit de l’objet devenu de contemplation, dans un geste rien moins que frivole qui est de se voir, tout en regardant. Leurs surfaces réfléchissantes, parcellaires, imposent une fragmentation tranchée, image à la fois attirante et inquiétante.

Deux panneaux de M13 accrochés dans une galerie blanche, vus en biais
Gros plan sur la tranche biseautée d’une lame en miroir de M13
Les trois panneaux de M13 au mur ; Jean-Christophe Vaillant nettoie le troisième, son visage apparaît dans les lames
M13
Six lames de ciseaux à bois en miroir suspendues à un support de chêne noir ; chacune reflète un fragment de l’atelier de Brancusi
M4, détail
L’atelier de Brancusi dans les lames des ciseaux
L’atelier de Constantin Brancusi en noir et blanc : scies, compas et ciseaux accrochés au mur au-dessus d’un long établi, sculptures blanches au premier plan
Atelier de Constantin Brancusi
Lame de scie en miroir devant un demi-disque rouge ; on y voit un scieur de long photographié en noir et blanc
Jean-Christophe Vaillant pousse un lourd tronc d’arbre dans l’atelier, le visage caché par l’écorce
Une scie à cadre en miroir posée contre un tronc dressé dans un angle de l’atelier
Le bois et la lame
Reflet de Constantin Brancusi dans M7
Deux couteaux en miroir sur fond de marbre ; dans leurs lames, le portrait de Francis Bacon tenant des carcasses
Francis Bacon torse nu, tenant à bras levés deux demi-carcasses de bœuf, photographie noir et blanc
Les mêmes lames vues de plus près dans la pénombre ; le visage de Bacon s’y dédouble
Francis Bacon, photographié par John Deakin
Dans les lames de M6
Lame de hachoir en miroir, en gros plan ; une carcasse peinte s’y reflète, floue
Le hachoir en miroir à manche jaune de M3, devant un disque bleu, à côté d’une rangée de couteaux
Le Bœuf écorché de Rembrandt, reflet déformé dans le verre biseauté
Rembrandt, Le Bœuf écorché, 1655, musée du Louvre
Dans le hachoir de M3

Reflets / Fait divers

Le 10 mars 1914, une suffragette, militante du droit de vote des femmes en Grande-Bretagne, se rend à la National Gallery de Londres afin de mutiler La Vénus au miroir de Velázquez (1599-1660) en tailladant la toile à l’aide d’un hachoir. Arrêtée et jugée, elle revendique son acte comme un geste de protestation face à l’emprisonnement, la veille même, d’Emmeline Pankhurst (1858-1928), chef de file de la « Women’s Social and Political Union », qui avait été à cette occasion blessée et maltraitée. Elle déclare avoir voulu « détruire le portrait de la plus belle femme de l’histoire mythologique pour protester contre le gouvernement qui détruit Mme Pankhurst, la plus belle figure de l’histoire moderne » (The Times).

En incisant la toile avec une lame, elle anticipe de plus de quarante ans le geste iconoclaste de Lucio Fontana.

La Vénus au miroir de Velázquez : Vénus allongée de dos, Cupidon lui tend un miroir où apparaît son visage
Photographie d’archive en noir et blanc du tableau lacéré : entailles obliques dans le dos de Vénus, vitre étoilée
Quatre lames de couteau en miroir posées en éventail sur l’image de la toile lacérée
Diego Velázquez, La Vénus au miroir, National Gallery, Londres
La toile après le 10 mars 1914, puis sous les lames de Jean-Christophe Vaillant
Une main présente une toile blanche vierge, photographie noir et blanc
Ombre d’une main tenant une lame contre la toile, au moment de l’incision
Lames de cutter en miroir sur fond noir, vues de biais ; la main de Fontana s’y reflète
Lucio Fontana de dos, bras levé, devant une grande toile blanche
La toile fendue, et le profil de l’artiste penché vers la fente
Lucio Fontana dans son atelier, photographies d’Ugo Mulas
Reflet de Lucio Fontana dans M13
Photogramme noir et blanc : une main écarte l’œil d’une femme, un rasoir approche
Cadres anciens dorés superposés et un miroir circulaire ; le photographe s’y reflète derrière son appareil
Luis Buñuel et Salvador Dalí, Un chien andalou, 1929
Michelangelo Pistoletto, The Shape of the Mirror, 1975-1978
Lames de couteau en miroir croisées sur le visage et l’œil du photogramme
Disque de scie circulaire fendu, reflet d’une peinture baroque de décapitation
Disque de miroir brisé en éclats, posé sur l’image des cadres de Pistoletto
Reflets d’Un chien andalou de Buñuel, du Narcisse du Caravage et d’une œuvre de Pistoletto
Le poème Miroir de Sylvia Plath composé en français dans un didone : titre, deux strophes, signature et mention de traduction Le même document retourné, reflet exact de la page de gauche
Le poème Mirror dans sa version anglaise originale, même composition Le document anglais retourné, reflet exact de la page de gauche
Miroir / Mirror, 1961
Trois disques de scie en miroir crénelés ; les vers du poème s’y lisent par fragments
Lames courbes en miroir sur fond noir, traversées de lignes du poème
Reflets du poème de Sylvia Plath dans M7